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Des trains à vapeur, s’interrogeront quelques sceptiques ? Oui, j’ai bien dit, des trains à vapeur, je n’invente rien ; ceux-là même que l’on a pu voir, soixante ans plus tôt, entrant en gare de La Ciotat, filmés pour la première fois par les Frères Lumière ! Et dans leurs chaudières, du charbon ? Oui, du charbon, celui de la fosse 3 de Noeux ! Libre à vous de me croire ou non, je l’ai vu, de mes yeux vu, ce charbon extrait de la fosse où je suis né…

Nous y voilà ! En 1955, au 58 de la rue de Béthune, mes parents – Charles et Philomène – occupent le logement de fonction de ladite fosse 3 : une conciergerie qui vit au rythme de l’activité minière, bruyante au possible, silencieuse le dimanche. Pour ma mère, ce furent parfois des lessives à relaver lorsque quelque vent mauvais rabattait, venant de nulle part, tout le noir de la fosse sur ses draps blancs mis à sécher dans la petite cour ; une cour sans soleil ouverte à tous les courants d’air et où rien ne pousse. En ce temps là, mon père travaillait à la salle des compresseurs. Voilà pour le décor. Pendant longtemps, j'ai rêvé du trou béant laissé derrière le chevalement que l’année 1961 a vu tomber – si ma mémoire est bonne. Le fait est, que, sans rien dire à mes parents, un camarade de mon père avait cru bon de m’y emmener alors que je n’avais rien demandé ; d'où leur peur rétrospective et les reproches de ma mère, un peu trop mère poule...

Toujours est-il que je ne suis pas tombé au fond du gouffre, preuve que l'ami en question n'était pas mal intentionné. Tout cela pour vous dire que je sais d'où je viens, ni ne l'ai oublié.

Comme beaucoup de sa génération, mon père fut une victime du charbon. Mineur pendant la guerre, mineur pendant la Bataille du charbon et c'est la silicose qui prend le dessus : des pleurésies à soigner, de sinistre mémoire, au pavillon C de l’hôpital de Béthune où les cafards se portaient mieux que le reste. En 1967, il s’en était suivi un séjour d'un an au sanatorium de Velars-sur-Ouche, près de Dijon.

Doué pour les études, Charles Bruchet avait pourtant rêvé d'un autre destin que devenir mineur. S’il n’a pu s’en échapper, est-ce sans doute à cause du poids de l’histoire sur ses épaules de fils et petit-fils de mineur. Du côté de ma mère, il en fut de même car, aussi loin que l'on remonte dans le temps, les registres de catholicité regorgent de baptisés (autant de futurs galibots !), fils d’untel… « mineur de son stil (style) !», selon la formulation du prêtre.

Mes aïeux ont vu le jour aux premières heures du charbon, à Anzin, Trith-Saint-Léger, Valenciennes ; mais aussi à Hardinghen, Réty, dans le Boulonnais. De mariage en mariage, la convergence se fit en direction de Noeux-les-Mines, là où commence l’histoire de mes parents.

Mon père est décédé en 1988, ma mère en 2012. Ni mon frère ni moi ne sommes devenus mineurs. Instituteur et ayant épousé une bretonne, Francis a fait sa vie en Bretagne ; il repose là-bas, dans le cimetière de son village, emporté qu’il fut par la leucémie. Quant à moi, nommé inspecteur de police après mon service militaire, j’ai pris la direction de la Seine-Maritime à la faveur d’une affectation à Lillebonne, près du Havre. Mon épouse, Dorothée Misikowski, d’origine polonaise, est également fille de mineur. Elle a grandi à Hersin-Coupigny. Nos deux enfants, Marie et Laurent, ont vu le jour dans notre région d’adoption. Je suis retraité mais Dorothée travaille encore, étant infirmière de la santé au travail dans une association havraise.

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Philomène et Charles BRUCHET, 55 ans, en 1980

Régulièrement, nous retournons dans le « nord » pour voir la famille, fleurir les tombes. Notre vie est ici mais aussi là haut. Si je vous disais que mon garçon est fan des pièces de Bertrand Cocq ! Et, que je dois aussi à ma fille de me consacrer à mon arbre généalogique depuis deux ans. Sur près de trois siècles, mon histoire familiale fourmille de petits métiers : valet de charrue, blattier, baloteux, colporteur de pipes, couvreur de paille, carrier, manouvrier, tisserand. Ils sont devenus mineurs lorsque le charbon prit le pas sur le reste de l’activité.

Je vais encore parler de mon père. A la Mine-image de Noeux, une salle porte son nom. Elle fut inaugurée deux ans après son décès. Des hommages de cet ordre, il y en eut d’autres par la suite et, encore aujourd’hui, sa mémoire reste vivace. Charles Bruchet écrivait des textes qui racontent la vie de tous les jours, l’univers des corons dans toute sa simplicité. Le patois de ses poèmes se voulait accessible. Conteur né et doué d’une excellente mémoire, il faisait le spectacle à lui seul, sans forcer, sans artifice. Partout où il se produisait, l’écoute était la même : incroyable d’instantanéité. Grâce aux radios libres des années Mitterrand, son audience s’en trouva encore accrue ; pour son plus grand bonheur. Il était heureux sur scène et, comme vous, vous le faites, il aimait porter la « bonne parole » auprès des scolaires, pour qui, ces jours-là, le patois n’avait plus rien de tabou. C’est au cours d’une soirée patoisante, qu’il a rencontré une auteur-compositeur, Christiane Oriol ; très inspirée au moment de mettre en musique son poème « A l’ombre des terrils ». La chanson a fait son chemin, elle fut reprise par le chanteur Edmond Tanière ; mais aussi par des chorales et dans les écoles.

Vous l’avez deviné, il se pourrait bien que, mon goût pour les mots, la poésie, l’écriture en général, la musique, me vienne de cet héritage paternel. Comme pour lui, ce sont souvent les circonstances qui m’ont amené à écrire. Ainsi, lorsque nous sommes arrivés en Normandie, il y a de cela quarante ans, très vite, je me suis rendu compte que « mon » Pas-de-Calais natal me manquait. C’est bien connu : un seul être vous manque etc. En faisant appel à mes souvenirs d’enfance, je trouvai là matière à exprimer mes nostalgies : les pétotes ramassées avant la rentrée des classes, les enfants qui se caillassent dins ché corons, les promenades dans les champs avec un grand-père qui raconte sa guerre mais qui me paye un demi en arrivant à Houchin : « eu’m première gorgée d’bière » !

Sur cette lancée, j’incitai mon père à publier ses œuvres. En 1983, nous sortions en commun, préfacé par un joli poème de Bertrand Cocq, le recueil intitulé « D’hier et d’aujourd’hui » qui s’est vendu à 1. 500 exemplaires. Quelques uns de ces textes figurent dans les anthologies patoisantes de Guy Dubois.

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En 1980, avec le concours du journal Nord-Matin et à l'initiative de l'association des commerçants de Barlin, mon père avait écrit une série de textes (rimés) pour un jeu concours organisé en fin d'année et qui s'intitulait : "Ch'étot à l'fosse". Ce concours s'articulait autour du vocabulaire de la mine (une trentaine de mots au total tels que: arraïou briquet, barrou, potiat, daisne, queurelle, coeugnet, triczine etc). Chaque mot présenté (un par jour) était associé à un mineur de Barlin que mon père se chargeait de présenter et dont il se faisait l'interprète pour lui faire expliquer le mot en question.

L’envie d’écrire ce fut aussi pour moi, à la retraite, de devenir correspondant de presse pour un hebdomadaire local, le Courrier Cauchois ; une expérience, humainement enrichissante dont je me suis acquitté pendant quatre ans. Dans ma vie, il y a aussi la musique ; apprise tout jeune à l’harmonie municipale de Noeux-les-Mines sous la direction de Georges Fontaine ; mais aussi sur les genoux de mon père grâce auquel je dois de savoir chanter juste. Il était saxophoniste. Je suis devenu flûtiste, actuellement membre de l’harmonie de Lillebonne.

La Frenaye, le 23 février 2017

Jean-Denis Bruchet


Date de création : 01/03/2017 @ 11:00
Catégorie : Livres, récits, témoignages... - Récits-Enfants de mineurs
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