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La maladie de mon père OU L’absence d’un père.

Je suis née en 1951 au numéro 13 de la Beaumarchais, cité 9 à Lens dans le Pas de Calais.

Mon père travaillait à la mine depuis l’âge de 13 ans. En 1959, sur des poumons déjà abîmés par la silice du charbon, il déclara la tuberculose. Hospitalisé à l’hôpital de Lens, il n’avait pas 40 ans, j’en avais 8 !

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Mon père

A l’annonce de la maladie, mon père resta prostré, dans le fauteuil, de nombreuses heures m’a raconté ma mère. Ainsi commença une vie familiale perturbée avec un père présentant des épisodes de contagiosité épisodiques. Il nous était alors interdit de le rencontrer, ou de l’embrasser.

La vaccination obligatoire contre la tuberculose s’était mise en place depuis peu. Le centre d’hygiène sociale nous convia à un dépistage médical : radiographie pulmonaire de contrôle régulière, timbre tuberculinique sur le sternum ( test de réaction à la tuberculine ), comme une routine dont nous ne comprenions peut être pas toute l’importance. Lorsque le bacille de la tuberculose (bacille de Koch ) se greffe sur un poumon rigidifié par la silicose, les cavernes tuberculeuses ne peuvent pas cicatriser à cause de l’endurcissement des poumons, c’est ce qui est arrivé à mon père.

Mon frère Christian et ma sœur Nadine, protégés par le vaccin BCG (bacille de Camille et Guérin) ont vu leur test faiblement positif. Pour moi, non vaccinée, la réaction fut très intense. Heureusement, la maladie ne se développa pas.

Dans le service de pneumologie du Dr Schaffner, mon père retrouvait certains de ses copains tous mineurs, atteints de silicose et / ou de tuberculose. Ils étaient soignés dans les grandes chambres communes d’une vingtaine de lits, soignés par des « sœurs »

Un peu de lecture devant le service de pneumologie à LENS

L’entrée des enfants de moins de 15 ans était interdite en pneumologie. Nous le rencontrions dans le parc de l’hôpital en nous promenant dans les longues allées verdoyantes. Quelquefois, nous jouions sur le golf miniature devant le pavillon des malades et admirions les nombreux oiseaux exotiques dans la voilière chauffée.

En période de non contagiosité, mon père avait l’autorisation de sortie de samedi et dimanche à la maison. Il lui est arrivé de se faire la belle lorsque ce droit n’était pas délivré, ce qu’il lui valut d’être «  interdit d’hôpital ». Le Dr Schaffner demanda à l’administration hospitalière d’autoriser son retour et donc des soins.

photo de groupe devant le service pneumologie LENS

Parfois, il nous annonçait le décès d’un camarade de chambrée et aussi collègue «  du fond ». C’était chaque fois des moments difficiles.

Du jour où mon père tomba malade, la «  quinzaine  »  fut diminuée. Mon père, grand, musclé, sportif, sobre, non-fumeur, est devenu maigre et essoufflé. Ses mains de travailleur, calleuses, sont devenues fines et douces, des mains d’employé de bureau, disait-il. Son alliance lui glissait des doigts.

Quand il était à la maison, maman lavait sa vaisselle avec soin, suivi d’un trempage à l’eau de Javel. Nous jouions ensemble à des jeux de cartes, dadas, dames. Il m’initia aux échecs. Il discutait politique avec mon grand frère et s’offusquait qu’il le délaisse pour rejoindre ses copains. Mon père était un militant Cégétiste, mon frère, adolescent pré soixante huitard !

Après quelques années de soins à Lens, mon père fut opéré à l’hôpital Marie Lannelongue à Paris. Les médecins pratiquèrent une «  stomie  » dans la partie supérieure gauche du dos. Des médicaments devaient être déposés localement dans les lésions. Les cavernes ne pouvant se rétracter chez le silicosé, la fistule ouverte sur l’extérieur s’avéra définitive. Elle nécessita des soins réguliers deux fois par semaine à l’hôpital. Une ambulance des Mines assurait le déplacement.

La côte d’Or.

VELARS SUR OUCHE

C’est au sanatorium de Velars sur Ouche, en Côte d’Or qu’il partit en cure de repos. Alors, c’est par courrier que l’on communiquait. Je lui racontais les anecdotes de la vie courante : les chamailleries avec ma sœur (qui prenait régulièrement mes affaires) les promenades et sorties avec mon grand frère. Christian m’emmenait aux ducasses et m’apprenait le tir aux fleurs à la carabine. Mon père était aussi informé de mes notes à l’école et des morceaux de musique appris au piano. Je lui décrivais mon nouveau vélo à 3 vitesses acheté au magasin Codron au 11. Si les relations avec ma mère étaient tendues, je m’en plaignais au père. Parfois, il demandait qu’on lui écrive plus souvent. Je me souviens qu’il nous a décrit en détail le déraillement d’un train et sa chute du haut d’un viaduc. C‘était le 23 juillet 1962, il l’avait vu depuis le balcon de repos du sanatorium.

Devant le sanatorium de VILARS SUR OUCHE

Durant toutes ces années, ma mère éleva ses 3 enfants : collège, lycée, maison, jardin… Elle surveillait nos résultats scolaires. Vous, les filles, vous devez poursuivre vos études. Un métier, c’ est « la liberté » vis-à-vis du mari, disait-elle à ma sœur et moi-même.

Le grand jardin était difficile à entretenir. La tonnelle de roses s’effondra par son poids, les arbres fruitiers étaient couverts de chenilles. Ma mère fit abattre les arbres, couper le rosier. Le potager fut réduit des trois quart et remplacé par une pelouse. Mon frère et l’oncle Antoine, le frère de ma mère, l’aidaient au jardin.

L’oncle Antoine avait été accidenté au fond par un éboulement. Jamais il n’a pas récupéré la fonction complète du bras gauche (il était gaucher !) et a été mis en «  invalidité ». Je me souviens qu’il retournait la terre avec une bêche à pédale, pour n’utiliser qu’un seul bras. C’est au centre de rééducation pour mineurs d’Oignies qu’il avait appris à utiliser cet outil. Aurait-il récupéré davantage la motricité du bras en cas de rééducation plus longue ? Je me pose toujours la question !

Au sanatorium

Pendant les vacances, Christian et Nadine allaient à Hennequeville (Normandie), Biarritz (pays basque) ou à Grossouvre (Cher), les centres de vacances des Houillères ou de la ville de Lens. Plus grands ils séjournèrent à Herne, à Hammelbach en Allemagne à l’occasion d’échanges franco-allemand avec les villes d’Henin-Liétard et Lens

Plus jeune et un peu pot de colle, je ne voulais pas quitter ma mère. Je restais à pleurer, seule dans l’ennui de mes frère et sœur.

Vers le Sud

Mon père fit encore un séjour dans un établissement de soins à Lodève dans l’Hérault. Nous sommes allés le rejoindre en vacances. Maman avait loué une petite maison comme location de vacances pour quelques semaines. Papa était toujours plus essoufflé ; les promenades se rythmaient à son pas. «  Mets ta main dans ma main, et joue avec mes doigts » ( Charles Trenet ) me chantonnait-il . Nous n’avions toujours pas une autorisation d’accès à autre chose que le parc entourant l’établissement de soins.

mon père à LODEVE

Mon père pouvait séjourner dans la location. Un soir, alors que le reste de la famille était sorti, mon père, plus essoufflé qu’à l’habitude, me demanda de regarder sa plaie dorsale pour s’assurer qu’elle ne saignait pas. Il y avait toujours un risque d’hémorragies à cause des « cavernes » dans les poumons. Passé un premier instant de crainte, j’observais l’orifice. «  Tout va bien papa, il n’y a rien ! » Je garde en mémoire ce bref moment d’intimité bizarre avec ce père trop absent.

Nous sommes remontés par le train vers Lens en compagnie d’un de ses camarades de chambrée qui rentrait chez lui à Paris. Il nous offrit une verre à la gare du Nord, avant de nous quitter. «  Sers toi, mange, me dit mon frère en montrant les croissants sur la table du café, c’est gratuit  ». Le monsieur nous a souri, bienveillant. Dans une lettre suivante, notre père nous a appris qu’il n’avait pas trouvé son épouse chez lui, mais un mot sur la table qui lui annonçait son départ. Le Monsieur s’est pendu.

En famille à LODEVE

Retour dans notre région

Mon père fut rapatrié dans la région à l’hôpital d’Helfaut, près de Saint Omer. Les visites étaient autorisées le dimanche après-midi. Je me souviens : la respiration est difficile, les promenades à l’extérieur sont plus courtes. Agée de plus de 15 ans, je peux rester à son chevet. Son voisin de chambre, ils sont deux par chambre, nous offre les nombreuses boîtes de chocolats qu’il reçoit de sa famille. J’en profite ! A côté du lit de mon père, un appareil à oxygène est installé. Les comprimés de médicaments ne passent plus, il les écrase et les mélange aux yaourts et aux entremets. Quand les discussions politiques avec mon frère s’amplifient, il recourt au masque pour reprendre son souffle, péniblement. Il se fatigue. Ma mère leur conseille d’arrêter la discussion mais aucun des deux n’en a envie.

L’état de santé de mon père se détériore. Plusieurs fois, ma mère est appelée à son chevet, parfois en pleine nuit, parfois par temps de neige. Elle prend la route au volant de la Dauphine Renault qu’il avait acheté quand il était encore actif.

Papa est décédé en 1969. Il avait 51 ans.

Quelques mois plus tard, j’entrais à l’école d’infirmières de Lens.

Annick MILBRANDT


Date de création : 28/06/2016 @ 20:46
Catégorie : Livres, récits, témoignages... - Récits-Enfants de mineurs
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Réactions à cet article

Réaction n°1 

par marie le 21/08/2016 @ 15:52
vous avez vécu la triste réalité des  courageux  mineurs de cette époque.vous l'avez accompagné du mieux  qu'il vous été possible. Il a été entouré de votre affection et vous avez reçu la sienne. Mon amie  d'enfance a vécu la même histoire que la vôtre avec son père .Le regret de n'avoir pas pu profiter de sa présence aussi longtemps qu'il se doit car parti beaucoup trop jeune.! Cordialement  ! Marie



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