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Histoires de mineurs en Lorraine, un sauveteur raconte 

Barrage en feu 

Le Poste de secours, à Freyming-Merlebach, appelé P.C.S, est récent. Créé en 1960, il est l’unité de sauvetage du bassin Lorrain. Les sauveteurs sont des mineurs volontaires qui apprennent à lutter contre les catastrophes naturelles du fond. Le personnel est motivé. De la rapidité de nos interventions dépend la survie des hommes.

Un Wettermann(agent de maîtrise), au cours de son itinéraire au fond, sent une chaleur anormale dans une galerie du siège Reumaux. Un feu s’est déclaré dans le cul-de-sac d’une ancienne bowette. Il peut sembler étrange que cette bowette se termine en cul-de-sac. Celle-ci rejoignait les anciens quartiers que la France exploite dans le bassin Sarrois, suite à une amodiation (autorisation d’exploiter en Allemagne suite aux dettes de guerre 39/40). Depuis, la galerie est totalement fermée par un barrage à toute épreuve.

  

Nous sommes lundi, c’est en général un mauvais jour, la mine n’étant pas surveillée pendant les deux jours de repos hebdomadaire. Notre mineur reste un instant abasourdi : "Sainte-Barbe protège-nous". Il n’a jamais vu le feu au fond, cela lui semble impensable. Surtout ne pas paniquer. Il a appris que tant qu’il y a du feu, cela ne peut exploser. Ce sont les anciens qui lui ont inculqué ce principe. Tout de même on ne sait jamais. Dans son affolement, qui le conduit bien sûr directement au téléphone, il oublie la plus élémentaire des consignes, prévenir les autorités directes du siège.

Le feu au fond 

Le stage fait au P.C.S l’aura certainement perturbé dans sa réaction. Dans sa tête, feu est synonyme d’équipes spéciales d’intervention. Il faut donc alerter dans un premier temps le poste de sécurité, pour le reste, on verra après. Directement du fond, il appelle et déclenche l’alerte en précisant endroit, profondeur etc. Les voitures d’intervention sont prêtes au départ. Les dix hommes d’alertes connaissent les consignes de sécurité. Le siège (l’U.E) n’est pas encore prévenu que déjà nous sommes parés à descendre pour nous rendre compte. Au puits, cinq ingénieurs attendent la cage. Notre arrivée agitée les alarme un peu. Ils pensent à un exercice de dernière seconde. Nous demandons la cage en urgence et donnons des consignes strictes d’interdiction de son utilisation, sans notre accord. Priorité à la remonte du personnel pendant notre inspection. Il est quand même difficile de conseiller à des ingénieurs de ne pas bouger sans notre consentement. Mis au courant, ils veulent nous accompagner. Ils croient à un canular. Le feu au fond, ils seraient avertis quand même. Nous descendons à l’étage fatidique.

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Exercice anti feu.

 Sans courir nous nous dirigeons vers le lieu désigné. Le ronflement ne laisse aucun doute sur ce que nous allons découvrir. Déjà la chaleur nous accueille, au détour d’un léger virage ; la lueur fait ralentir la course. Nous avons l’impression de nous diriger vers l’antre d’un monstre mythique. Les flammes bleues semblent attendre pour nous rôtir. Elles sortent du barrage à plusieurs endroits. Immédiatement nous prenons les mesures qui s’imposent et déclenchons l’alerte générale. Il faut tirer des tuyaux souples pour apporter l’eau, faire évacuer le siège rapidement, les appareils respiratoires du type Draeger 174 nous gênent un peu dans nos mouvements.   

 Les tâches sont réparties. Le barrage pourtant bien construit, s’il empêche la libre circulation du matériel et du personnel, laisse passer de minces filets d’air qui finissent par chauffer. C’est cet échauffement qui est responsable de l’embrasement du grisou. Sa teneur n’est pourtant pas assez forte pour le faire exploser. Il faut entre 5 et 16 % de mélange avec l’air pour qu’il soit détonant. "Solang er brent ist er nicht gefärlich" (tant qu’il brûle il est moins dangereux).  C’est un ancien dicton de mineur. Impossible de s’approcher. Il va falloir "jouer" au pompier. Nous battons en retraite pour échafauder un plan d’attaque du feu. Surtout ne pas paniquer, mais s’organiser efficacement et rapidement. Des lances à eau identiques à celles des pompiers sont amenées par la force des bras sur les lieux. Mal nous en prend car le fait de haler au lieu de dérouler les conduits, faits de toile, provoque des fuites qui nous font perdre de la pression. Nous les remplaçons en toute hâte. Les gestes répétés maintes fois au jour prennent de l’importance au fond à la seule différence que cette fois ce n’est pas un exercice. C’est mon baptême du feu et je ne suis pas près de l’oublier. Le feu ronfle comme un moteur bien réglé et rien ne semble pouvoir le faire décélérer. Un chef et deux équipes de deux hommes sont formés au fond. Au jour cinq autres sauveteurs bénévoles attendent, au cas où. Le chef est avec nous.  

Les mineurs rejoignent  des abris sécurisés contre les gaz au fond (exercice).

Je fais partie de la première équipe ; nous permutons souvent tant la chaleur nous agresse. Les flammes font bien cinq mètres de long, elles essaient de nous lécher. Les cadres de la galerie sont rouge vif et me font penser au feu de la forge. Je me demande si l’eau ne va pas les tremper. Les lances arrosent juste devant nous, timidement d’abord, puis de plus en plus fort. Au contact des cadres rougis, l’eau se transforme en vapeur sifflante, brûlante. Nous sommes surpris par cette offensive qui nous force à battre en retraite. Le principe inculqué pendant les exercices nous revient en mémoire. Attaquer le feu de bas en haut en croisant les jets d’eau, se tenir accroupi le plus près possible du sol. Cela nous évitera de nous transformer en Rostwurst (saucisse grillée). En appliquant ce système il nous semble facile d’éteindre les flammes. Ce qui d’ailleurs ne manque pas d’arriver. Nous ne savons pas, ou bien nous l’avons oublié, que le but n’est pas d’éteindre totalement l’incendie, mais de le réduire. Les flammes diminuent d’intensité, et finissent par s’éteindre. Nous avons réussi rapidement à étouffer les flammes. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut se permettre d’éteindre un feu au fond, heureusement d’ailleurs.

Court répit

À la lueur de nos lampes, nous ne voyons que l’épaisse fumée blanchâtre qui monte en couronne pour s’évacuer. Le répit est de courte durée. La flamme qui nous assaille de nouveau est le fruit d’une mini-explosion due au grisou et à l’incandescence des cadres.

  

Le port du masque est automatique (exercice).

Nous avons la chance à ce moment-là de ne pas inspirer cet air brûlant. La décision de mettre les appareils respiratoires ne se fait pas attendre. Les flammes reprennent de plus belle. Un sentiment d’insécurité m’envahit, et, dans ces moments d’intense fébrilité, on ne peut s’empêcher de penser que l’on est vraiment peu de chose sur terre, et encore moins sous terre. Bien sûr la peur nous tenaillait le ventre, bien sûr nous rêvions de faire demi-tour et tout abandonner, mais la tâche à remplir est là, essentielle, et puis nous avons une réputation à défendre, celle d’être mineur sauveteur du P.C.S. Du jour on nous descend des boucliers d’amiante du volume d’un ballot de paille. Nous avons maintenant un abri contre les retours de flammes intempestifs. Avec nos appareils Draeger modèle 174, nous pouvons tenir près de quatre heures. Pour conserver une marge de sécurité nous nous relayons toutes les deux heures environ. Dès que l’on s’aperçoit qu’il n’y a presque plus de flammes, on se cache derrière notre mur de protection pour attendre le souffle chaud. Puis on recommence. Pendant deux jours et deux nuits, nous permutons sans cesser un seul instant d’arroser les cadres. Deux pas en avant, deux pas en arrière. Accroupis afin d’être protégé des fumées, nous avons les pieds en permanence dans l’eau brûlante. Elle dégouline le long du parement et va faire déborder le carnet saturé qui l’évacue. C’est une vision apocalyptique qui me reste en mémoire. Lorsque la journée se termine, l’équipe suivante nous relève. C’est avec un soupir de soulagement qu’on se passe le relais. Fatigués mais heureux.

L’appréhension nous reprend le lendemain lorsqu’il nous faut continuer la lutte. Il est difficile aussi de ne pas faire ressentir nos craintes aux femmes qui doivent bien se douter que quelque chose ne tourne pas rond au travail. Il vaut mieux ne pas leur raconter nos problèmes. D’ailleurs dans la cage qui nous descend, personne ne dit mot. Enfin le sinistre est conjugué.

Il y a une chose que j’ai pourtant remarquée. Si au jour je ne peux m’empêcher de griller une cigarette, au fond, je n’y pense pas du tout, même si, par la rapidité du secours, il se trouve que je descends avec mon paquet dans la poche. Il est entendu qu’il est formellement interdit de descendre avec une cigarette et encore moins un briquet. Gesetz ist Gesetz (le règlement c’est le règlement), et ce serait le transgresser que d’assouvir une envie passagère. Pourtant à proximité des flammes, il n’y aurait aucun danger, mais jamais je n’ai pensé à allumer une cigarette bien que j’aurais pu. C’est une question de principe. Enfin le feu est vaincu. La prime nous l’avons bien méritée, les félicitations aussi. Cette histoire, il fallait la raconter. Si le feu au jour est un ami qui nous chauffe, qui nous réconforte, au fond, il devient enfer, l’antre du diable, amplifié par des superstitions ancestrales. Nos pères et nos grands-pères mineurs connaissaient bien cet ennemi pour l’avoir combattu avec le peu de moyens qu’ils disposaient. De nos jours, l’azote et les équipes spécialisées ont fait progresser efficacement la lutte contre le feu au fond. Depuis quelque temps déjà le grisou, ennemi N°1 du mineur, est dompté. Récupéré par des capteurs au fond, il est utilisé au jour à des fins moins diaboliques.

Captage grisou contrôle au fond

Anecdote de Jean-Pierre Mongaudon


Date de création : 23/05/2015 @ 15:20
Catégorie : Livres, récits, témoignages... - Récits-Mineurs-Jean-Pierre Mongaudon
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